À propos de “Dépression avant ou après l’accouchement: les omégas-3 doublement bénéfiques!”, article paru sur le site www.reseauproteus.net le 7 avril 2005.
Etre femme et porter son enfant relèverait-il de la pathologie? On peut se poser la question quand les articles s’accumulent, venant des milieux scientifiques les mieux intentionnés du monde.
On se prévaut ici de statistiques pour proposer des thérapies diverses et variées. La dernière en date est donc apparue dans les nouvelles du site Protéus: les oméga-3 seraient bénéfiques dans le traitement des dépressions avant et après accouchement. Je lis cette nouvelle à priori intéressante, et mon attention va au-delà de l’étude réalisée par le Docteur Marie-Josée Poulin, psychiatre et responsable médicale du Programme de psychiatrie périnatale du Centre hospitalier Robert-Giffard, rattaché à Université de Laval (Québec); mon attention va et je m’interroge: “Ne pourrait-on prévenir ces troubles plutôt qu’être systématiquement curatif?” Mon expérience me revient en mémoire: je ne réfuterai pas la réalité des atteintes psychologiques liées à la grossesse, je les ai constatées. Et c’est, hélas, une vérité prouvée par les chiffres, d’ailleurs cités en fin de l’article: “les troubles psychiatriques augmentent de façon marquée durant les mois et les semaines suivant un accouchement. Les données statistiques révèlent notamment qu’une femme enceinte sur dix fait une dépression majeure en post-partum”; certaines de ces dépressions ne seraient ni diagnostiquées ni traitées.
Je n’ai pas eu la présence d’esprit de mener une enquête statistiques auprès des nombreuses femmes qui sont entrées dans mon cabinet en dix ans d’exercice de kinésithérapie classique et qui se sont prévalues de ce type de syndromes. Mais, si je me fie à ma mémoire et aux notes éparses retrouvées, rares étaient les femmes qui pouvaient y échapper, et dans ma pratique j’étais parfois bien démuni devant de tels phénomènes, pour moi à l’époque incompréhensibles.
Je peux, par contre, parler des quelques femmes enceintes suivies depuis ma pratique de la Méthode Feldenkraisâ d'éducation somatique (trois années de recherches). J’ai eu la chance d'en suivre attentivement quatre. Deux étaient venues me trouver au quatrième mois, victimes de troubles rachidiens et circulatoires; une dès le troisième mois, en quête de mieux garder conscience de son évolution corporelle; une n’a pas encore accouché à ce jour, mais suit avec assiduité les leçons de Prise de conscience par le mouvementâ (séances collectives) depuis le début de sa grossesse.
Pour les deux premières, les troubles qui avaient justifié leur visite se sont rapidement trouvés résolus, la suite du suivi devenant plus un travail de prise de conscience de l’évolution morphologique, une sorte d’aide et de soutien apportés au système somatique de ces femmes visant à réintégrer en permanence une image du corps mise en péril par les variations morphologiques liées à l’évolution de la grossesse. Pour la troisième, la grossesse a laissé un souvenir merveilleux, sans trace de souffrances d’aucune sorte. La quatrième vit jusqu’ici une grossesse épanouie. Son témoignage serait intéressant, car elle a déjà vécu une grossesse sans suivi somatique particulier. Son expérience nouvelle la montre totalement ouverte à l'évolution de sa grossesse, sans aucun phénomène de douleur ou signe dépressif d’aucune sorte.
Sur les trois premières femmes suivies, une n’est jamais revenue, et, bien que j’ai pu l’apercevoir en ville récemment, porteuse d’un nouvel enfant, je ne peux me prévaloir de son vécu post-partum. Deux autres par contre m’ont donné la chance de les revoir et de les suivre pour d’autres raisons après leur accouchement: aucune des deux n’a montré le moindre signe de dépression. La quatrième accouchera bientôt et je ne manquerai pas d’être attentif à son évolution.
Bien sûr, et je le dis en toute conscience, quatre femmes suivies ne font pas une statistique; sans doute ai-je eu la chance de tomber sur quatre femmes n’ayant aucune prédisposition à ce type de syndrome.
Ma thèse pourtant est celle-ci, que je souhaite vivement voir confrontée à la réalité et à des observations scientifiques et statistiques: la société du marketing nous montre à chaque détour de publicité, des femmes lisses, vierges de toutes traces, visiblement jeunes, éternellement jeunes; ces images ne laissent aucune place aux stigmates de la grossesse. Ce sont pourtant ces images qui dominent dans l’imaginaire de la plupart des jeunes femmes en âge de procréer. Or, chacune peut être amenée, un jour ou l’autre à entrer dans ce plaisir de donner la vie, c’est même une fonction naturelle. Peut-on imaginer la dégradation de l’image de soi provoquée par un corps qui, dès le troisième mois se déforme, s’arrondit, s'alourdit pour faire place à cette nouvelle existence? Peut-on penser un instant que le divorce entre l’image fantasmatique d'elles-mêmes créée par la société et la réalité vécue d’un corps déformé par la progression vers l'accouchement puisse se faire sans dommage? Pendant neuf mois, la femme court après son image qui la fuit, son système nerveux doit dépenser une énergie folle à cette quête jamais aboutie d’une perception juste d’un corps qui, sans discontinuer, change. Jusqu’au jour où, brutalement, la délivrance modifie encore une fois cette perception pour laisser la place à un corps épuisé, une musculature flasque, des ligaments instables. Mesure-t-on vraiment le choc somatique vécu, la dépréciation de soi qui se trame dans cette dissociation? Combien de jeunes femmes refusent l’allaitement, courent de salle de gym en salle de musculation, parfois au risque de se blesser irrémédiablement, pour retrouver au plus vite le corps souple et ferme promis dans les pages publicitaires de leurs magazines?
L'éducation somatique, sans être la seule solution, peut proposer ici une prise de conscience favorable au maintien de l’image du corps: en effet, il s’agit ni plus ni moins que de sentir sa structure en mouvement, d’intégrer une perception du corps en rapport avec sa fonction (ici la naissance). Or la structure squelettique est bien le seul élément, tout au long de l’existence, dont les formes et les possibilités restent relativement invariables. Durant les neuf mois de la grossesse, garder le contact avec son squelette en mouvement, c’est garder le contact avec un élément invariant de l’être somatique, c’est garder la possibilité d’un retour à une image relativement stable de soi, c’est aussi donner à l’enfant la sensation qu’une place lui est faite, donc favoriser un contact apaisant qui dédramatise l'accouchement lui-même, et donc diminue le stress.
Il y a peu, le site Protéus émettait des doutes quant à la validité de l'éducation somatique en général et de la Méthode Feldenkrais en particulier, faute d'éléments statistiques étayant leur efficacité. Avec juste raison, Yvan Joly rétorquait que l’humain et l’expérience vécue corporellement ne se plient pas facilement aux statistiques. J’ajouterai que la science et l’expérience, l’existence des phénomènes naturels sont parfois en avance sur les statistiques, que bien des découvertes ont été méprisées tant qu’elles demeuraient de l'ordre de la recherche, pour être encensées plus tard, quand les statistiques et les formalismes eurent accompli leur ouvrage, venant apporter une caution chiffrées aux yeux des incrédules. Il est bien entendu difficile de partir du vécu somatique et de le mettre en mots; on sait, en partie grâce à Freud, combien l’expérience et son évocation littéraire nécessitent de tours et de détours pour dire la réalité. Le philosophie ne se plie à aucune statistique: est-ce une négation de la philosophie? Les heur et malheurs de l’esprit n’entrent dans aucune probabilité, est-ce pour autant qu’il faudrait jeter l'œuvre de Freud, Piaget, Lacan, Jung et consorts aux orties?
Le sort des femmes enceintes serait un excellent terrain d’expérimentation à qui voudrait s’y mettre. J’en appelle à la recherche et croit volontiers que les praticiens œuvrant au contact des femmes enceintes participeraient volontiers à des études qui mettraient peut-être en évidence l’apport humain de la prise de conscience de soi par le mouvement chez les parturientes... Ou peut-être l’invalidation de cette thèse...
Mais une difficulté objective se pose, car, les systèmes de protection sociale ne reconnaissant une méthode que sur la foi de statistiques établies par leurs milieux autorisés, sur la commande de ces mêmes systèmes, les moyens d’accéder à ce type d’expérience se font rares, faute d’une prise en charge permettant un large accès des femmes enceintes, quelle que soit leur origine. Vaste sujet de débat, vieille dispute entre le préventif et le curatif, d’où l’humain et le vécu s’absentent, disparaîssent, laissant les approches dites parallèles sur la touche de toute recherche. Des praticiens contournent pourtant l’obstacle en publiant leurs expériences et témoignages: seule la répétition de ces publications pourra contribuer à rompre avec le silence et le doute, abandonnant la folie des chiffres comme seule validation de toute expérimentation.
Changer de paradigme de pensée ne se fait pas tout seul: il s’agit ici de passer d’un mode de raisonnement totalement linéaire à des approches plus systémiques, prenant en compte la complexité du vivant, sans chercher à le plier aux cultes scientifiques triomphants.
Manosque le 20 -22 avril 2005
Xavier Lainé
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